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Le Ministère de
la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative serait-il, comme
d’aucuns le pensent encore, le ministère de référence de l’Education
populaire ? Ou est-ce désormais une plaisanterie ? Ou bien une référence
cachée sous le manteau ? Une réponse s’esquisse à la lecture de
l’ouvrage de Michel Heluwaert, « Espérances contrariées, marginalités
récupérées. Propos sur des utopies abandonnées… », paru en 2002 aux
éditions l’Harmattan. Le titre est déjà en soi un programme sur le
naufrage de ce Ministère et le passage de Marie-Georges Buffet ne semble
rien avoir changé, elle qui, aux yeux de l’opinion publique, paraît
avoir laissé surtout un souvenir à propos de la lutte anti-dopage dans
le champ du sport (ce qui est en soi déjà une belle victoire) et peu
marqué la politique de rénovation du Ministère sur laquelle nous
reviendrons. Donc, cet ancien inspecteur de la jeunesse et des sports
montre comment certains mécanismes institutionnels ont dénaturé peu à
peu l'espoir initial, réincarné notamment par les militants issus de la
Résistance et de la Libération.
Nous allons
tenter de répondre à ces questions en centrant notre réflexion sur les
champs de l’éducation populaire de l’animation professionnelle et des
diplômes y afférant.
1. Où l’on comprend
la stratégie de conquête du ministre actuel de la Jeunesse, des sports
et de la vie associative.
A cet égard le site actuel
du Ministère de la jeunesse, des sports et de la vie associative
constitue un indice parlant : d’abord pour y arriver, par exemple par
l’opérateur Google, l’information présentée contient les seules
références à « Ministère
de la jeunesse et des sports » (www.jeunesse-sports.gouv.fr/) :
la mention « Vie associative » est absente. Les sous-rubriques indiquées
en dessous de la première sont : « présentation, sport, formations,
jeunesse, associations ». La page d’accueil une fois ouverte ne donne
aucune indication sur une rubrique « Education populaire ». En cliquant
en haut de cette page sur « plan du site », on arrive sur cinq à six
pages d’informations déroulées dans lesquelles deux fois on peut
remarquer la mention « Education Populaire » : pour la demande
d’agrément de la part d’associations (« agrément jeunesse et éducation
populaire ») et pour la présentation du
B.P.J.E.P.S. : brevet
professionnel de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport.
Mais peut-il en
être autrement ? Rappelons d’abord que, si le Ministre Jean-François
Lamour est le 16° ministre dans l’ordre protocolaire du gouvernement de
Dominique de Villepin en 2005 (correspondant aux hiérarchies et aux
équilibres politiques inhérents à toute composition de gouvernement), le
Ministère de la jeunesse, des sports et de la vie associative est classé
32° (et dernier ministère) cité dans l’ordre fonctionnel de composition
du gouvernement actuel sur le site de celui-ci : cela montre bien
l’intérêt profond que le pouvoir accorde aux missions de ce ministère.
Mais du temps de Marie-Georges Buffet le dispositif était identique : en
1997, avec Lionel Jospin comme premier Ministre, Marie-Georges Buffet
était 16° dans l’ordre protocolaire sur 38, mais le Ministère de la
jeunesse et des sports était déjà le dernier dans l’ordre fonctionnel.
Ajoutons que si
l’on compare à l’intérieur du même ministère les équilibres politiques
et financiers dans la répartition des fonctionnaires et des budgets
respectifs selon les missions (Jeunesse-sports-vie associative), il ne
faut pas être grand clerc de l’économie ou de la politique pour se
rendre compte que le poids politique, économique et financier du secteur
du sport (sur le plan national et international) n’a aucune commune
mesure avec celui de la jeunesse (sacrifiée en quelque sorte sur l’autel
de la crise depuis presque 30 ans maintenant)
ou de la vie associative, souvent considérée comme méritante, mais plus
dans le champ de l’humanitaire que dans celui de la vie citoyenne
approfondissant une démocratie, désormais bien défaillante : José
Saramago, écrivain portugais et prix Nobel de la paix, s’interroge, en
août 2004, dans un article du Monde diplomatique intitulé : « En
marge du pouvoir économique, que reste-t-il de la démocratie ? ». Il
répond notamment par ces mots : « Si nous ne trouvons pas un moyen
de la réinventer, on ne perdra pas seulement la démocratie, mais
l’espoir de voir un jour les droits humains respectés sur cette planète.
Ce sera alors l’échec le plus retentissant de notre temps, le signal
d’une trahison qui marquerait à jamais l’humanité » .
La démocratie est dévoyée par des pouvoirs qui ne sont ni élus par le
vote populaire (les pouvoirs économique et médiatique), ni contrôlés par
les citoyens, plongée dans l’absurdité qui consiste à ce que l’usage du
pouvoir tel qu’il est exercé par les partis, les Parlements, les
gouvernements ne soit soumis à l’examen permanet des mandants et soumis
au feu de la critique et de l’autocritique : « Purifier les eaux de
la rivière qui traversent la ville ne servira à rien si le foyer de la
contamination se trouve à la source ».
Comment
pourrions-nous penser le contraire en observant avec précision la
composition du cabinet du Ministère publié sur son site ? A tout
seigneur, tout honneur : le Ministre fut, dans la période 1993-1995,
conseiller technique chargé de la jeunesse et des sports au cabinet du
maire de Paris, Jacques Chirac, puis conseiller du même élu en 1995 à la
Présidence de la République (1995-2005). Il passe du cabinet du
Président au ministère des seuls sports entre 2002 et 2004, avant de
devenir le ministre d’aujourd’hui. Bref un jeune grognard fidèle (même
s’il est un des premiers, comme ministre, à rallier la candidature de
Nicolas Sarkozy au sein de l’UMP pour les élections présidentielles de
2007). Ses différentes médailles l’ont légitimé certes dans le champ du
sport, mais sa licence de chimie ou son diplôme de kinésithérapie (lieu
de reconversion de beaucoup de sportifs) lui sont de peu de secours dans
les champs de l’éducation populaire, de la vie associative ou de
l’animation. Mais il est vrai que les compétences dans un domaine ne
sont pas les éléments déterminants de l’intégration dans tel ou tel
ministère, un peu comme à l’armée : « Tu es coiffeur. Bon, tu iras aux
cuisines ! ».
A cet égard, une
analyse attentive de la composition du cabinet du Ministre est
éclairante sur les critères de désignation retenus. Qu’on en juge :
- sur le plan du
type de diplôme d’abord (certains des membres ayant plusieurs
diplômes) : un juriste sorti de l’ENA (donc directeur du cabinet) ; un
ancien de l’école des officiers de gendarmerie, ayant un DESS de
gestion, de droit et un DEA de littérature et civilisation ; un
titulaire de droit communautaire et d’un diplôme de l’école des Hautes
Etudes en Relations Internationales ; un ancien élève de l’école des
langues orientales ; une titulaire de DEA en droit public ; une ancienne
de l’IEP de Bordeaux ; un autre de l’IEP de Paris et titulaire d’une
maîtrise en droit public ; une titulaire d’une maîtrise de sciences
économiques et d’un DESS de management des organisations sportives ; une
autre diplômée d’un IEP et d’un master d’études européennes ; une
titulaire d’un DESS d’administration de droit public et de droit privé ;
un diplômé de l’école française des attachés de presse ; un titulaire
d’une maîtrise d’économie et de gestion d’entreprises ; une diplômée de
l’école de management ; une seconde diplômée de l’IEP de Bordeaux, ayant
aussi un master en management de l’ESC de la même ville. Tout cela nous
rapproche de la consanguinité.
- Les quelques
professions repérées qui ne sont pas directement liées à des activités
para-politiques (genre attaché parlementaire) ou administratives (style
attaché auprès du conseil d’Etat ou administrateur civil) sont les
suivantes : deux professeurs de sport, un professeur à l’école Nationale
de ski et d’alpinisme, deux inspectrices jeunesse et sports, un DTN, un
inspecteur principal de la jeunesse et des sports, une CEPJ, un
consultant d’entreprise, une professionnelle de Publicis Consultants,
auparavant coordinatrice des relations extérieures de Disneyland Paris.
Pour le sport, passe encore, mais comme acteurs symboles des politiques
de la jeunesse, de la vie associative et de l’éducation populaire,
« peut mieux faire ».
- La chiraquie
est très largement présente à tous les niveaux : un ancien directeur du
cabinet de Chirac à la mairie de Paris ; un directeur du cabinet du
maire de Sarlat, Jean-Jacques de Peretti, puis chargé de mission au
cabinet de Philippe Seguin, puis assistant parlementaire d’Etienne Pinte
(alors député-maire de Versailles), enfin membre de la direction des
études du RPR ; un chargé de mission au RPR auprès de François Fillon ;
un ancien membre du cabinet du président du conseil général des Hauts de
Seine (Charles Pasqua), devenu par la suite chargé de mission au groupe
UMP au conseil régional d’Ile de France ; un assistant parlementaire
RPR ; un secrétaire général adjoint de la mairie du 18° entre 1985 et
1990, c'est-à-dire au moment où Alain Juppé est maire de cet
arrondissement ; un président d’une association « Leaders du futur »
dont le site renvoie, à la mention « Partenaires », à la mairie
de Rueil Malmaison, dont le maire n’est autre que Patrick Ollier,
gaulliste depuis 1965, fondateur de l’UJP, figure de maréchal historique
dans l’armée chiraquienne ; une secrétaire du directeur de cabinet du
maire de Paris (Jacques Chirac), devenue pendant quelques années
secrétaire du directeur de cabinet de Jean Tiberi, nouveau maire de
Paris, et enfin secrétaire d’un conseiller de Delanöe, mais attention
sur la préparation des jeux olympiques ! (cette aventure dure un an à
peine avant qu’elle ne rejoigne son poste actuel de chef du secrétariat
particulier du Ministre).
« Dis-moi qui tu
fréquentes et je te dirai qui tu es », « Qui se ressemble s’assemble »,
etc : la sagesse dite « populaire » et la sociologie politique se
rejoignent ici pour nous démontrer le caractère partisan d’un tel
ministère qui culturellement, pour ne pas dire idéologiquement, a peu à
voir avec l’éducation populaire et l’animation socioculturelle, toutes
deux étrangères au paradis des différents courants du gaullisme ici
rassemblés.
On comprend
alors le fait que l’INJEP flotte entre deux eaux, ni réellement soutenu,
ni vraiment sabordé, et que la revue Agora-Débats/jeunesse ait du
mal à trouver ses marques avec le 3° rédacteur en chef depuis l’année
2000 et peut-être aussi à trouver une ligne rédactionnelle stable.
C’est ce même
ministère qui vient de parachever la disparition des diplômes qui
faisaient référence dans leurs intitulés à l’animation socioculturelle :
après avoir remplacé le BEA(nimateur)TEP par le brevet professionnel,
voici la disparition du DEFA(nimation) et du DEDPA(nimation)D au profit
de deux nouveaux diplômes qui n’ont plus cette référence. Il ne restera
plus que le BAPAAT de niveau 5 et les brevets non professionnels (BAFA,
BASE) qui conservent pour le moment une référence à l’animation. Voilà
qui va faciliter la compréhension pour les publics, les futurs candidats
et les élus, des logiques qui président à la politique de formation de
la part du Ministère de la jeunesse, des sports et de la vie associative
à un moment où près de 200.000 animateurs professionnels sont régis par
une convention collective depuis 1989 et par la filière animation en
collectivités territoriales depuis 1997 ! Et parallèlement le Ministère
de l’Education Nationale non seulement conserve le DUT carrières
sociales, option animation sociale et socioculturelle, mais il adopte
l’ouverture de nouveaux diplômes professionnels dans le champ de
l’animation professionnelle au niveau de la licence (dans plusieurs
universités) et du master (à Bordeaux uniquement pour le moment).
Nombre de
professionnels de l’animation sont inquiets de cette incohérence (et,
semble-t-il, plutôt à juste titre) : des pétitions ont circulé
manifestant des oppositions ici et là, des articles sont parus, des
blogs l’expriment, des interpellations se retrouvent sur internet ou
dans des réunions regroupant des animateurs lassés des changements
incessants depuis le DECEP (Diplôme d’Etat de Conseiller d’Education
Populaire en 1964), qui selon P. Besnard est « l’ancêtre qui devait
engendrer la progéniture des BASE, CAPASE, DECEP, DAPASSE, DEFA »,
auxquels on doit désormais ajouter les Brevets d’Etat, puis à ce jour
les Brevets Professionnels. Beaucoup d’incertitudes, à propos des
diplômes, demeurent notamment sur les liens entre les diplômes de ces
deux Ministères (Jeunesse, sports et vie associative d’un côté et
Education Nationale de l’autre), mais aussi sur le sort du DEFA au
Ministère de la cohésion sociale.
Il en est de
même dans le champ du sport : la rédaction du site d’infosport.org
a publié un article sous le titre L’équivalence BPJEPS et BEES
examinée en CPC, un pas de plus vers l’illisibilité des formations
(10/12/2006) :
« Quoiqu' il en soit il est de plus en plus difficile
de comprendre notre système de formation à la française. Entre les BP,
les BE , les CQP, les brevets fédéraux, les titres, les DEUST, les
DEUG qui disparaissent dans le LMD mais qui feront l'objet d'une fiche
RNCP, les licence pros, les licences par filières, les masters et autres
titres,…, il est quasi impossible de s’y retrouver si on n’est pas
spécialiste ! Espérons que les employeurs qui ne siègent pas à la CPC
suivent. Espérons que les titulaires de tous ces titres et diplômes
savent ce qu’ils ont le droit de faire. Mais côté étudiants ou
stagiaires en formation et pire jeunes en orientation, on prend peu de
risques en affirmant qu’ils sont là pour la plupart complètement
largués. Peut-on rêver un jour d'un système de formation clair et
limpide sous l'égide d'un ministère. Ce serait souhaitable. Nous ne
l'avons pas vu dans les débats présidentiels ! ».
A ce jour,
il existe encore des instances qui devraient permettre d’éclaircir
quelques éléments concernant l’avenir des formations :
- l’ONMAS, sous
la présidence de Jean-Pierre Augustin, qui, par la présence conjointe
des Ministères de l’Education Nationale (seul ministère à conserver
depuis 1967 le DUT carrières sociales, option animation socioculturelle,
devenu animation sociale et socioculturelle en 1994,
même si par ailleurs les contenus ont évolué bien sûr depuis 40 ans
maintenant !) et du Ministère de la jeunesse, des sports et de la vie
associative, peut favoriser une médiation sur la correspondance des
diplômes entres les deux Ministères ;
- la CPC (elle
s’appelle Commission Professionnelle Consultative des métiers du sport
et de l’animation, de même que l’ONMAS désigne
l’Observatoire National des Métiers de l’Animation
et du Sport, ce qui accentue la lisibilité du dispositif) qui devrait
examiner les différentes spécialités, notamment celle d’animation
socio-éducative ou culturelle et d’une mention relative à un champ
disciplinaire ou professionnel.
De quelle
légitimité relève l’officialisation d’une spécialité d’animation
culturelle (avec quel soutien du ministère du même nom ?) ? A quelle
prétendue rationalisation pédagogique correspond l’idée de spécialiser
(pour ne pas dire saucissonner) un peu plus encore les formations, alors
que tant d’animateurs professionnels ont besoin de pouvoir utiliser
leurs compétences de généraliste
pour pouvoir évoluer et occuper différents champs de l’animation au
cours de leur vie professionnelle et éviter en partie de cette façon
l’usure inhérente parfois à la rencontre obligée de certains terrains ou
publics ?
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2. Où l’on
s’aperçoit qu’une ancienne ministre s’est engluée.
Il faut dire que cette
réforme des diplômes vient de très loin. Déjà à la fin des années 80 et
au début des années 90 le Ministère de la jeunesse et des sports avait
concocté ses premiers documents de réflexion vers l’élaboration d’un
Schéma Directeur des Formations avec l’aide bien sûr d’un cabinet privé
(Hay Management Consultants) et d’une concertation avec des « experts »
où l’on retrouvait notamment les noms de Nelson Paillou, Jean Camy,
Pierre Besnard, Jacques Elloy, Philippe Thillay, Roger Sue, Jean-Louis
Hiribarren, Alain Langlacé, Noikos Prékas, etc.
En avril 1991 (soit moins d’un an après le démarrage de l’opération) un
schéma complexe est proposé sur un quatre pages du bulletin
Formations. Schéma directeur. Dans ses deux pages centrales, il
propose « 15 emplois-types » d’aujourd’hui, « 28 emplois-cibles »
à l’horizon de 5 ans, « 38 emplois-cibles-types ou catégories
d’emploi de demain », avec un schéma qui comprend déjà
l’architecture que l’on retrouve aujourd’hui avec les 4 niveaux repérés.
Il est annoncé en même temps que le nombre d’experts dépasse désormais
100 personnes.
En fin 1992, une
plaquette du Ministère signée par Roger Bambuck officialise la dernière
mouture des « Formations. Schéma directeur », avec un constat,
des objectifs, des principes et des moyens (un groupe de pilotage, un
groupe de travail, deux groupes d’appui, des groupes experts et une
commission de validation). Tous les ministres ont poursuivi cette
politique sous tous les gouvernements de droite ou de gauche.
Certes nombre de
personnes ont été consultées, mais en réalité dès le départ c’est un
groupe de neuf acteurs qui a été le moteur de l’opération (cinq
fonctionnaires de la direction de la jeunesse et de la vie associative
et de la direction des sports du ministère, auxquels s’ajoutaient quatre
membres du groupe de consultants privés) : ils ont donc projeté cette
politique bien avant que la CPC ne soit créée puisqu’elle n’est arrivée
qu’en septembre 1999. Les perspectives étaient donc déjà volontairement
bien tracées.
Pour conclure la
démarche un document de travail du ministère intitulé « Propositions
pour redéfinir l’architecture de l’ensemble des formations du ministère
de la jeunesse et des sports » a été publié le 8 juin 1998 (accompagné
d’un courrier aux régions daté du 22 juin) avec un préambule sur « des
formations de moins en moins lisibles ». C’est ce fameux document
qui affirme que « les formations de niveau IV constitueront le socle
de l’édifice » (p.2) : ce diplôme sera l’axe du « métier visé…
celui d’animateur »
(p.3). Par contre le nouveau diplôme de niveau III sanctionnera « des
compétences de coordination, de management, de direction et de gestion »
(p.11 un schéma parle de « concepteur ») ou « des
compétences techniques plus élaborées » ou « liées à un
public particulier » (p.7). La forme actuelle (mais venue de loin)
est déjà là entérinée plus tard de fait par la CPC.
Un second
document venu du ministère arrive le 15 avril 1999, issu de la
délégation aux formations, département de la Réglementation et de la
Prospective (parti de Paris vers les régions le 15 avril 1999),
s’intitule « Rénovation de l’architecture des formations et des
diplômes », le tout étant déclaré soumis à une nouvelle concertation, le
premier projet ayant d’ailleurs « fait l’objet d’une large adhésion »,
selon l’auteur du courrier. Ce deuxième document est donc à peu près
identique au précédent. Tout ce qui constitue les diplômes nouveaux
actuels sont déjà formatés, à part la disparition de l’appellation
« animation » qui est encore présente à ce niveau d’élaboration.
Après les décisions de la fin
2006, on ne peut pas s’empêcher de penser à la métaphore de la
grenouille qui court sur internet : elle nous qui vient du philosophe
Olivier Clerc. Elle se nomme « Sommes-nous déjà à moitié cuits ? Ou
l’inconscience du changement » : « Imaginez une marmite remplie d’eau
froide, dans laquelle nage tranquillement une grenouille. Le feu est
allumé sous la marmite. L’eau se chauffe doucement. Elle est bientôt
tiède. La grenouille trouve cela plutôt agréable et continue de nager.
La température commence à grimper. L’eau est chaude. C’est un peu plus
que n’apprécie la grenouille ; ça la fatigue un peu, mais elle ne
s’affole pas pour autant. L’eau est maintenant vraiment chaude. La
grenouille commence à trouver cela désagréable, mais elle est aussi
affaiblie, alors elle supporte et ne fait rien. La température de l’eau
va ainsi monter jusqu’au moment où la grenouille va tout simplement
finir par cuire et mourir, sans jamais s’être extraite de la marmite.
Plongée dans une marmite à 50°, la grenouille donnerait immédiatement un
coup de pattes salutaire et se retrouverait dehors ».
Et il ajoute comme
commentaire : « Cette expérience (que je ne recommande pas) est riche
d’enseignements. Elle montre que lorsqu’un changement négatif s’effectue
de manière suffisamment lente, il échappe à la conscience et ne suscite
la plupart du temps pas de réaction, pas d’opposition, pas de révolte.
C’est exactement ce qui se produit dans la société où nous vivons.
D’année en année, on observe une constante dégradation des valeurs,
laquelle s’effectue cependant assez lentement pour que personne - ou
presque - ne s’en offusque ».
Les responsables politiques de
toutes obédiences légitiment parfois de leur signature les agissements
de quelques bureaucrates qui ont un énorme pouvoir plutôt illégitime
tiré de leur longue inscription dans les arcanes ministérielles. Ils
restent quand les autres passent.
C’est donc sous la responsabilité
de Marie-Georges Buffet au ministère de la jeunesse et des sports que
les deux documents datés de 1999 sur les changements dans les formations
dépendant du ministère ont été diffusés. Et à la même époque (et hélas
peut-être plus préoccupée par cette opération à venir), elle lance une
circulaire le 27 juillet 1998 aux directions régionales et
départementales, avec comme objet « Education Populaire ».
L’objectif était alors de promouvoir une réflexion sur l’éducation
populaire, avec comme objectif final des rencontres intitulées « Pour
l’avenir de l’éducation populaire, le travail de la culture dans la
transformation sociale et politique » prévues pour les 5 et 6 novembre
1998 : la direction en fut confiée à Luc Carton, philosophe et
sociologue.
Des réflexions décentralisées sont planifiées dans chaque département
avec le soutien des directions de la jeunesse et des sports.
Que retenir de cette étape ? A
notre avis, deux orientations à rappeler parmi d’autres, mais choisies
précisément en référence à notre propos :
-
d’une part, en lien avec la place particulière
des communistes au sein de la gauche plurielle au gouvernement (avec 4
ministres au total dans les secteur des transports, du logement, de
l’équipement, du patrimoine, de la décentralisation culturelle),
utiliser le secteur le plus pertinent apparemment (jeunesse et sports)
pour tenter de construire une perspective consistant « à analyser et
débattre de la nécessité d’un approfondissement de la démocratie, tant
au plan de la définition des droits qu’au niveau de leur exercice »
(extrait de l’argumentaire des rencontres). Suit une référence critique
à la mondialisation des rapports marchands, au libéralisme économique et
à une démocratie représentative qui perd de sa légitimité : il s’agit de
« civiliser le marché, ...publiciser le civil,…désétatiser le
politique » et dénoncer le caractère « insensé » du « projet
culturel du capitalisme », « interroger l’ensemble des relations
entre économie et société », rechercher une nouvelle « articulation
des rapports sociaux de production et de consommation », etc.
Tout cela est bel et bon.
Mais on peut s’interroger sur une telle démarche non pas sur sa
légitimité dans le contenu, mais sur son adéquation à l’objet, la
stratégie et la réalité présente des fédérations d’éducation populaire.
Ne peut-on penser qu’il y a eu aussi (et pas seulement certes) en
quelque sorte instrumentalisation de ces mêmes fédérations par le
ministère pour renforcer la position du parti communiste dans cette
gauche plurielle en difficulté, facilitant la prise de la direction du
PCF à Marie-George Buffet en octobre 2001, dans la perspective de la
préparation des élections présidentielles. Nombre de conflits en ont
résulté qu’on ne peut ici que survoler. Conflits dus à des impasses
stratégiques : dans le rapport intermédiaire rédigé par Franck Lepage
(alors chargé de recherche associé à l’Institut National de la
Jeunesse et de l'Education Populaire et directeur des programmes à la
Fédération Française des Maisons des jeunes et de la Culture), on peut
lire la phrase suivante qui représente assez bien la philosophie du
projet : à propos des fédérations et des associations en général, elles
sont « soumises à une exigence de rentabilité de la part de leur
municipalité », elles « butent sur le paradoxe : “ Etre
agent d’une commande municipale - ou être acteur d’un projet de
transformation sociale ” ».
Je n’ai jamais été un
léniniste convaincu, mais j’ai toujours lu avec attention les écrits du
leader bolchevik
et dans un coin de mon esprit il reste cette phrase à propos des
périodes dans lesquelles la droite et la réaction dominent la vie
politique : « Il faut comprendre…qu’il est impossible de vaincre sans
avoir appris la science de l’offensive et de la retraite » et le
dirigeant révolutionnaire ajoute que son parti a vaincu par la suite
parce qu’il avait « dénoncé et bouté dehors les révolutionnaires
de la phrase
qui ne voulaient pas comprendre qu’il fallait se replier, savoir se
replier, qu’il fallait savoir absolument apprendre à travailler
légalement dans les parlements les plus réactionnaires, dans les plus
réactionnaires organisations syndicales, coopératives d’assurances et
autres associations analogues ».
La nécessité de la compréhension de la dialectique complexe des
sociétés le conduit à expliciter que « toute vérité, quand on la rend
“exorbitante”... se change même infailliblement en absurdité » (p.
86). Il faut tenir compte de la réalité des rapports de forces « au
lieu de déterminer la politique uniquement d’après les désirs » (p.
121). Il n’hésite pas alors de parler d’ « un enfantillage
d’intellectuels » (p.127), d’un « doctrinarisme » (p. 134)
qui n’est pas capable d’intégrer qu’ « il est beaucoup plus difficile
de se montrer révolutionnaire quand la situation ne le permet pas
encore… dans des institutions non révolutionnaires » (p. 149).
Certes un projet de
« transformation sociale » doit définir des finalités et des objectifs à
atteindre, mais là où l’enjeu est essentiel, et ô combien complexe
et subtil, c’est dans l’adoption d’une stratégie qui tienne compte
des faits qui « sont têtus » et donc d’une dialectique du haut et
du bas, du dedans et du dehors, du présent et du futur, du compromis
et de la rupture, de la réforme et de la révolution : comme le dit un
proverbe africain « il faut être à la fois arbre et pirogue ». Et
il y avait bien quelque chose d’ « infantile » selon l’expression
de Lénine dans cette démarche radicale venue d’en haut et
absolument pas en écho avec la réalité des organisations de base : la
présence du président du CNAJEP n’était pas à cet égard une garantie
suffisante. A refuser tout compromis (qui n’est pas une compromission)
avec les institutions, on s’enferre dans des constructions illusoires
qui relèvent de l’avant-garde consciente,
mais qui ignorent la réalité des mouvements de masse que sont les
fédérations d’éducation populaire, les syndicats et les associations en
général, les distinguant ainsi du parti politique : à lire le rapport
d’étape, nombreux étaient ceux qui avaient l’impression de consulter le
programme politique d’un parti révolutionnaire autogestionnaire des
années 68 et suivantes !!! Erreur d’époque et erreur de casting ! Quel
non-sens et quelle prétention surtout de penser que « peut-être le
rôle nouveau de l’éducation populaire est-il d’installer dans notre
société une démocratie participative en lieu et place de la démocratie
représentative que nous vivons ? » !
- d’autre part,
toute cette entreprise n’a abouti qu’à tenter de déligitimer de façon
réitérée la professionnalisation de l’animation socioculturelle. Je l’ai
déjà montré dans « L’Animation en questions » à travers le décryptage
de certains articles de Luc Carton. Mais il est possible d’ajouter
d’autres pièces au dossier.
C’est ainsi que,
dans Citoyens Chiche ! déjà cité, le passage consacré aux
formations ne parle explicitement que du seul BAFA : il est même
proposé que des postes de professeur d’éducation populaire soient créés
dans les établissements scolaires comme débouchés aux titulaires de
diplômes d’animation. Il faut méconnaître leur fonctionnarisation
desséchante dans leur aventure au ministère de l’agriculture pour faire
une telle proposition. Ils proposent même de « prévoir dans la
formation des animateurs professionnels des séquences consacrées à
l’histoire du mouvement ouvrier et ses liens avec l’éducation
populaire et de donner des éléments sur les organisations et la
représentation des travailleurs » (p. 145) et introduire « l’analyse
critique de l’économie… et y inclure un travail sur les problématiques
internationales, le droit, l’éthique de la solidarité internationale,
l’économie et la politique du développement et de la coopération » (
p.155). Mais c’est une plaisanterie : pour l’IUT de Bordeaux (et
il est loin d’être le seul établissement, institut ou centre de
formation à l’animation ainsi repérable), depuis sa création, la
culture de l’éducation populaire et de l’animation socioculturelle est
inscrite dans les formations (rappelons que Robert Escarpit, créateur de
l’IUT fut, entre autres fonctions associatives, Président de la Ligue
girondine de l’Enseignement), ainsi que celle de l’économie sociale et
solidaire.
Il faut aussi
expliquer que Frank Lepage, dans le processus qu’il a contribué à
forger, mais dont il fut éliminé avant la réalisation finale pour cause
d’obscurs conflits d’orientation et de pouvoir réunis, avait peut-être
une certaine impatience à combler, manifeste dans un entretien à la
revue Cassandre (1° octobre 2004), révélant a posteriori une
certaine confusion à propos des relations indirectes entre son objet
de travail autour du rapport d’étape et lui-même en tant que sujet. Il y
déclare : « En 1978, je préparais une licence d’animation
socioculturelle à Vincennes... À partir de 1980-1981, l’animation
socioculturelle commençait à apparaître comme « ringarde »… Certains
considéraient encore l’animation comme une méthode permettant aux gens
de s’exprimer, de se désaliéner... Et, brutalement, l’idéologie a
basculé : nous avons tous été convaincus qu’il ne s’agissait, en fait,
que d’une vaste fumisterie. Soudain, la nouvelle idéologie était au tout
culturel ... J’ai déchiré symboliquement mon diplôme d’animateur et je
me suis réinscrit en 1re année de théâtre à Vincennes… Puis j’ai tenté
le concours des MJC, dans le but de récupérer un équipement culturel…
L’éducation populaire m’était indifférente, je ne connaissais même pas
le terme, mais pendant deux ans j’ai travaillé sur le bicentenaire
de la Révolution française… Je me suis construit une culture que je
n’avais pas, autour des enjeux politiques sur la citoyenneté, la
démocratie... Je me suis retrouvé chargé de la culture à la
Fédération Française des MJC à Paris.
…C’est alors
que je suis tombé sur le texte d’un Belge, Luc Carton, qui déclarait
dans l’une de ses interventions : « En France, vous parlez d’éducation
populaire, mais vous n’en avez pas. En Belgique, l’éducation populaire,
c’est la lutte des femmes, la lutte des chômeurs, Droits devant, AC !,
et la culture, ça comprend les luttes d’émancipation... En France, au
contraire, c’est un travail d’animation socioculturelle, de
pacification, qui a sa pertinence, mais ne produit aucun effet en termes
de démocratie, de citoyenneté, de mouvement social... Si vous voulez
faire de l’éducation populaire, faites-en et arrêtez de dire que vous en
faites. » Le texte est violent, mais me donne enfin une clef de
compréhension. Je l’appelle et je lui demande : « Auriez-vous le courage
de venir vous enfermer avec trente directeurs de MJC qui prétendent
faire de l’éducation populaire, de leur raconter cela et de voir ce qui
se passe ? ». À l’époque, j’étais excédé par ces colloques où un
intervenant s’exprime sur un sujet intéressant pendant vingt minutes
sans que rien ne se passe ensuite… Carton accepte. Ce séminaire s’est
conclu en véritable psychodrame : des gens pleuraient, d’autres
s’insultaient, certains vomissaient. Mais ils ont fini par
accoucher d’un aveu collectif d’impuissance. « J’ai fait mon boulot, dit
Luc Carton, vous ne faites pas d’éducation populaire, salut, au
revoir ! ». On le retient : « Ça fait vingt ans qu’on le sait et
c’est ce qui nous tue. Si nous acceptons de le reconnaître, vous ne
pouvez pas nous laisser comme ça ».
Cette citation un
peu longue, mais combien parlante, révèle tout l’étendue des
frustrations d’une génération, les sentiments de culpabilisation, les
illuminations salvatrices et rédemptrices, la recherche de références
incarnées. On comprend dès lors toute la confusion qui résulte de
l’imprécision héritée d’une absence de distinction claire entre les
différents rôles joués par des mouvements de lutte sociale et ceux qui
subviennent lors d’un travail d’éducation populaire, non pas que les
deux champs soient antinomiques, mais il faut d’abord intégrer les
diverses définitions théoriques et pratiques qui sont justement le
résultat de l’expérience historique du mouvement ouvrier français et
international facilitant la distinction de fonctions pour chacune des
composantes dans la lutte pour le changement social entre l’action des
partis, celle des syndicats, celle des mouvements de masse, des
associations, des coopératives, etc.
Nombre de
commentaires critiques, parfois méprisants, truffent ainsi les propos de
militants de l’éducation populaire toujours nostalgiques de temps
meilleurs parce qu’anciens, temps bénis où les professionnels
n’existaient pas, eux qui seraient les quasi analphabètes de l’éducation
populaire : « Les animateurs n’ont souvent aucune connaissance de
l’Education Populaire »
explique Jean Bourrieau, ancien chargé de mission à la DIV :
et de citer à l’appui de sa thèse les propos d’une poignée de
stagiaires (c’est exactement le même procédé -quelques mots de quelques
stagiaires animateurs en formation- et donc le même type de
démonstration sans valeur statistique qui est utilisée dans le récent
numéro de Politis consacré à l’éducation populaire). Il
ajoute que les animateurs « ont rarement acquis la démarche
permettant aux jeunes, à l’équipe d’animation, à leurs partenaires, de
s’approprier le contexte de la situation dans laquelle ils doivent
évoluer » (p. 121), d’autant plus que l’affaiblissement de
l’éducation populaire serait notamment la conséquence de « la
professionnalisation des animateurs » (p. 127).
C’est oublier,
semble-t-il un peu vite, la responsabilité en premier des fédérations
d’éducation populaire qui, en occupant le terrain de la formation
des professionnels, pensaient ainsi créer des fidèles liés à leurs
organisations, voire des recruteurs : mais l’histoire évolue, la fin de
la guerre d’Algérie fait exploser l’unité du GEROJEP, Mai 68 met à bas
l’autorité symbolique des Fédérations (et certes pas seulement elles),
contestées elles-aussi de l’intérieur, puis de l’extérieur sur la
pertinence de leurs modèles militants par les luttes autogestionnaires,
celle des femmes, des régionalistes, des écologistes, des anti-racistes,
des pacifistes, bref de multiples luttes issues de fronts très variés.
Le temps des « affranchis », comme l’explique J. ION, a remplacé
largement le temps des « affiliés ». Il faut bien reconnaître
que les fédérations d’éducation populaire n’en pas vraiment été les fers
de lance de ces mouvements et donc les professionnels de l’animation
ont plutôt su occuper, dans les années soixante dix et suivantes,
les espaces nouveaux institutionnalisant en quelque sorte ces
aspirations aux changements sociaux, culturels, éducatifs qu’ils avaient
assez bien perçus. Enfin j’ai toujours pensé qu’il n’était pas forcément
inscrit dans les missions des fédérations d’éducation populaire de
s’investir dans les formations de professionnels en tant qu’institutions
mais plus dans celle des militants, citoyens et cadres associatifs.
Leur situation en tant qu’organisations ne serait-elle pas plus
dynamisante dans la clarté si cette voie avait été beaucoup plus
privilégiée ?
En définitive le passage de
Marie-George Buffet au Ministère se finit par un colloque sur
l’éducation populaire (dont Franck Lepage nous disait toute l’inanité
dans des propos rapportés plus haut), donc, sinon sur un échec, tout au
moins en queue de poisson au regard des espérances de départ : par
contre pour la transformation des diplômes elle a assumé la continuité
bureaucratique des ministères précédents.
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3.
Quelle théorie de et pour l’animation ?
Dans différents travaux
depuis 20 ans maintenant,
j’ai expliqué que l’animation était à la fois l’héritière de l’Education
Populaire et en même temps un moment de rupture, parce que l’animateur
professionnel se trouve situé dans une imbrication complexe et croisée
de plusieurs légitimités (reprenant les classifications de cités
proposées par L. Boltanski et L. Thévenot, 1991) : celle de l’animateur
militant, relevant de la « cité inspirée », c’est-à-dire de
valeurs transcendantes, celle de l’animateur technicien, relevant de
la « cité industrielle », c’est-à-dire de qualités d’expertise et
d’efficacité, et celle de l’animateur « médiacteur » relevant de la « cité
civique », c’est-à-dire de la lutte contre la crise du lien social
( la déliance comme l’exprime le sociologue belge M. Bolle de
Bal) et pour l’intérêt général, participant ainsi à une régulation
permanente des rapports sociaux démocratiques. Ici aussi il faut faire
appel à une dialectique de la complexité qui sorte d’un idéalisme
politique et philosophique relevant de l’injonction pour l’animateur à
n’être qu’un militant ou un traître à la cause des exclus du savoir et
du pouvoir.
C’est la raison
pour laquelle l’animateur doit apprendre à louvoyer, à jouer, à occuper
un rôle pertinent, à devenir un stratège intelligent au sens où il est
capable de réunir, de calculer, d’organiser, réalisant un savant dosage
de combinaisons où l’art de la ruse a sa place. Un professionnel de
l’animation doit aborder son territoire comme un espace où se
confrontent des acteurs, dont les logiques d’action se jouent dans un
réseau de contraintes et de ressources dans un champ traversé par des
enjeux multiples qui vont l’obliger sans cesse à modifier sa position à
l’intérieur de cette triangulation que constituent les figures de
l’animateur militant, de l’animateur technicien et l’animateur
médiateur. En ce sens l’animateur n’est pas un technicien apolitique
mais l’acteur d’une praxis sociale et culturelle, un professionnel de la
méthis et du kaïros, professionnel rusé qui sait saisir
les opportunités capables de permettre à tous de devenirs
citoyens-décideurs dans la cité, dans les loisirs, dans la maison de
retraite, dans la structure pour handicapés, dans l’hôpital, etc. C’est
cela la militance de l’animateur, professionnel engagé et mû par des
convictions (une éthique fondée sur des valeurs diraient d’autres).
Dans ce jeu
démocratique auxquels les animateurs participent, dans cette visée de
changement qui est à la base de la vision démocratique, l’animation (et
j’esquisse ici un début de définition) peut affirmer un rôle positif en
se considérant comme une pédagogie où peut s’expérimenter la
reconnaissance de l’autre, la possibilité pour chacun, s’il le désire,
d’exercer un pouvoir, si minime soit-il, et une capacité de
transformation de la réalité, tout en participant à l’élaboration de la
loi démocratique et des interdits qui en découlent, pour faire face aux
turbulences du désordre, de la folie, de la démesure. Mobilisée pour le
changement des institutions, l’animation, dans la visée éducative qui
est la sienne, cherche à faire que chacun comprenne les situations qu’il
vit, puisse réagir contre les contraintes insupportables qu’il subit et
agir pour affirmer à la fois sa place dans le lien social et collectif à
tisser, et aussi le caractère irréductible de sa singularité
individuelle. C’est en ce sens que projet individuel et projet collectif
s’alimentent mutuellement de façon positive dans une interaction
enrichissante qui peut parfois relever du chaos et du désordre. Comme le
suggère Marx avec malignité : « La raison a toujours existé, mais pas
toujours sous la forme raisonnable ». De nombreux désordres sont en
leur cœur des appels indirects à un ordre plus juste, plus égalitaire,
plus rationnel.
Certes, le modèle théorique que
nous propose la philosophie de la praxis n'épuisera jamais le réel. Il a
ses limites, mais il a aussi l'avantage de nous indiquer une voie
(parfois conflictuelle) par laquelle il peut exister une relation entre
la pensée et le monde, entre l'homme qui pense et le monde, par la
praxis. Ce lien entre théorie et mouvement, cette articulation
dialectique n'est pas simple, mais la praxis ne se limite pas à un
faire, à une activité à l'état pur : c'est une action concertée, c'est
une action précédée et accompagnée de décision et d'évaluation. La
non-transparence de la société est un fait social. La praxis peut
rétablir les conditions d'une transparence relative.
L'animation peut être une démarche
de mise en tension créatrice d'une pratique et d'une théorie pour
comprendre les pratiques, les améliorer, les réajuster. L'activité
d'animation contient à cette condition une visée formatrice, dans une
direction, un sens, et, à ce titre, reste un enjeu pour les pouvoirs
(économiques, sociaux, culturels). Elle n'est jamais ni totalement
asservie, ni totalement libérée des contraintes qui pèsent sur elle.
Le schéma pluraliste ainsi dégagé
permet d'intégrer dans l'analyse les niveaux intermédiaires qui se
situent à l'intersection du local et du global, de l'individu et de la
société, les espaces de vie et de relations entre les individus par la
médiation des groupes auxquels ils appartiennent. L'animateur
professionnel est en permanence confronté aux différents groupes qui
composent la société, coagulés chacun autour d'intérêts communs, en
communication ou en opposition avec les autres groupes sociaux. Ces
groupes participent eux aussi d'une praxis qui les met en état
d'inventer des solutions nouvelles dans le but de transformer
partiellement la société au lieu de seulement la subir.
Considérer l'animation comme une
praxis puisqu'elle est un agir, c'est donc vouloir dire et affirmer
qu'il y a vraisemblablement dans cette notion d'animation une visée de
changement social. Une praxis, c'est-à-dire une pratique consciente
d'elle-même, cherche à réconcilier théorie et pratique dans un processus
dialectique et circulaire, dans une interaction permanente et créatrice.
En conséquence, et dans cette perspective, les recherches sur
l'animation doivent se situer dans l'ordre de ce qui s'appelle une
praxéologie, qui, plus que science de la pratique ou de l'action, évoque
la science de la praxis, c'est-à-dire le mouvement de va-et-vient entre
le vécu, la pratique et la pensée.
Les problématiques et les champs
d'investigation que doivent investir les professionnels de l'animation
dans leurs fonctions se focalisent autour du "local", qui oblige à
croiser des approches scientifiques distinctes (même si par ailleurs
elles introduisent des écarts d'analyse), telles qu'une sociologie de
l'acteur, concernant par exemple les aspects de la prise de décision
dans les situations sociales, la psychosociologie pour ce qui concerne
les fonctions de médiation des corps intermédiaires que sont les groupes
sociaux, et une sociologie politique et systémique permettant de faire
le lien entre le local et le global.
La fonction
éducative est aujourd’hui interrogée dans nos sociétés par un certain
nombre d’évolutions et de pressions observables : la loi est soumise
plus qu’hier à l’opinion publique, à l’évolution des mœurs, à l’individu
contemporain avide de son autonomie, au marché qui déstabilise les
équilibres et les institutions dans leurs valeurs éducatives et les
pratiques qui en découlent.
Il y a en même
temps un doute de la société sur elle-même, sur son avenir. Mon opinion
est qu’il est impossible de transmettre un message, une idée, une
réflexion, une analyse, sans une forte conviction. Il n’y a pas non plus
de forte conviction sans imagination pour demain et sans utopies à
réinventer.
C’est en tout
cas cette orientation qui inspire largement l’ISIAT (Institut Supérieur
d’Ingénieurs Animateurs Territoriaux), pôle bordelais de l’animation à
travers ses formations, ses recrutements, ses recherches, ses réseaux
nationaux et internationaux, ses colloques, ses publications, ses
partenaires locaux de l’Education Populaire, toujours associés à toutes
nos initiatives. Mais il reste encore beaucoup à faire.
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Conclusion :
des combats difficiles sont encore à venir.
Sous le prétexte de la mobilité
des étudiants en Europe (et nous voyons tous les jours qu’ils
n’attendent pas les dispositifs institutionnels pour décider de
rencontrer les différences), nous voyons pointer quelques menaces
nouvelles et extérieures qui viennent se surajouter au cheval de Troie
aux diverses crinières qui existent à l’intérieur de notre pays. C’est
ainsi que l’option animation socioculturelle qui existait lors de la 3°
année de la formation d’éducador social (aux cotés d’éducation
permanente ou d’éducation des adultes, ou bien encore d’éducation
spécialisée) a désormais disparu dans certaines universités espagnoles
au profit de modules de formation à l’animation socioculturelle, parfois
obligatoires, souvent obligatoires optionnels (choix obligé de certaines
options) et enfin à choix optionnels. Ceci permet désormais aux
étudiants d’éviter quasiment ce type de modules s’ils le désirent et à
ceux qui veulent les garder les empêchent d’avoir un contenu aussi
complet et important que celui qui était offert précédemment dans une
option animation.
Il en est de même en Suisse où des
tentatives de normalisation autour d’une formation généraliste de
travail social ferait disparaître le diplôme d’animateur socioculturel
en tant que tel au profit d’une modalité équivalente à celle de
l’Espagne.
Un alignement sur le processus de
Bologne risque d’ailleurs de provoquer le même mouvement dans toute
l’Europe et en France bien sûr : il est vrai que, par exemple, la
multiplicité aberrante des intitulés des licences professionnelles dans
le champ de l’animation relève plus de logiques internes à certaines
universités dans leur conversion récente à la professionnalisation que
d’une connaissance bien comprise d’une filière de métiers. Mais entre le
patchwork et l’uniformité, tout est une question de mesure et de
rationalité minimum.
C’est donc partout en France et en
Europe qu’il faut se battre pour la pleine reconnaissance de l’utilité
sociale de l’animation professionnelle. Le 3° colloque international sur
l’animation qui a lieu à Lucerne en septembre 2007 est un élément de
cette orientation.
Comme l’écrit Antoine de Saint
Exupéry, « dans la vie, il n’a pas de solutions. Il y a des forces en
marche : il faut les créer et les solutions suivent ».
Jean-Claude Gillet, Professeur
émérite
Responsable scientifique de l’ISIAT
Université Michel de Montaigne (Bordeaux 3)
http://jeanclaudegillet.free.fr
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Plusieurs de mes ouvrages traitent des rapports entre
l’animation professionnelle et le Ministère des affaires
sociales, devenu de la cohésion sociale, montrant en particulier
le fait que la culture de l’animation (pour la promotion
individuelle et collective) devient de plus en plus étrangère à
celle de la réparation que ce Ministère impose de plus en plus à
sa définition restrictive du travail social (cf. présentation du
I° chapitre de l’ouvrage que j’ai dirigé « l’Animation dans tous
ses états », coll. Animation et territoires, éd. l’Harmattan,
2006 ; et le 4° chapitre de « L’animation en questions », coll.
Trames, éd. Erés, 2006). Je n’y reviens pas dans cet article. Le
conseil supérieur du travail social, organe consultatif, ne
change pas grand-chose à ce constat : lors de sa
séance plénière du 1°
décembre pour sa fin de mandature, Mme Vautrin, ministre
déléguée à la cohésion sociale, a fait lire le message suivant :
« À travers cette instance d’expression des acteurs des
politiques sociales, c’est tout le travail social que je salue.
Les travailleurs sociaux qui au quotidien travaillent au
remaillage du lien social, accompagnent et soutiennent les
personnes en difficulté que ce soit les défavorisés, les
personnes handicapées, les personnes âgées, les familles et de
nombreuses autres populations. Ils sont la pierre angulaire de
la cohésion sociale ». Au-delà de la banalité sur la crise
du « lien social », il est clair que les publics ici réaffirmés
du travail social ne concernent pas prioritairement l’animation
professionnelle qui s’adresse à tous les âges et à tous les
statuts sociaux, c’est-à-dire à tous les individus en tant que
citoyens.
N’oublions pas non plus le poids de
l’Association des Maires de France (présidée par un député UMP),
de la DGCL (qui dépend de N. Sarkozy au Ministère de
l’Intérieur), du CNFPT présidé par un proche de J.-L. Borloo :
toutes ces institutions ont un poids considérable et souvent
méconnu dans les décisions concernant les professionnels des
collectivités territoriales.
|
un artículo completamente nuevo escrito
por J.-Cl. Gillet sobre « Las relaciones dificiles entre la Educación
popular y la animación profesional”.
Es una información exclusiva que no se
puede encontrar en ninguna parte, porque constituyó un problema delicado
para una federación de educación popular francesa en el contexto
político actual de nuestro país. Por consecuencia, pregunto a todos en
sus mails, en sus blogs, en sus sitios o entre los que conocen, darle un
eco particular. Les agradezco eso.
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