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Introduction
Dans un propos quelque peu
provocateur, Anton TCHEKOV écrit : “L’homme
intelligent aime à apprendre, l’imbécile à enseigner.” Il n’y a pas
de manière plus radicale d’opposer l’apprentissage (ou la formation des
hommes) et la pratique de l’enseignement. L’enseignant-chercheur, surtout
dans le champ des sciences de l’éducation, est situé au coeur de cette
opposition dont il peut faire tomber l’irréductibilité, à condition de
chercher continuellement à apprendre son métier d’enseignant et à enseigner
en conséquence de façon plus intelligente.
Les travaux sur la didactique
et la pédagogie, par exemple, sont un des vecteurs de cette intelligence éducative
et formative, de cette intelligence de l’acte d’enseigner, à condition de
refuser cette rupture entre l’agir et la théorie qui peut devenir stérilisante,
voire dangereuse, lorsqu’elle est radicale, c’est-à-dire productrice
d’exclusion vis-à-vis de toute autre démarche.
A cet égard, la démarche
praxéologique présente pour l’enseignant-chercheur appelé à former des
animateurs professionnels un intérêt double : d’une part parce qu’elle lui
permet de s’interroger sur ses propres pratiques et ses propres décisions en
matière didactique et pédagogique dans le fait de former par une succession
d’actes au quotidien ; et d’autre part parce que cette activité se réfère
à un cahier des charges qui déclare que la formation des étudiants “se construit au travers de la confrontation à des savoirs, à des
savoir-faire et à des pratiques, ainsi qu’à leurs articulations.” La
qualification issue de la formation est liée notamment à une dimension et à
une capacité actionnaliste (“la démarche
d’action”) et interactionniste (“établir
des relations”, “travailler avec
des partenaires”), ce qui suppose “une
connaissance de chacun d’eux, de leurs langages, de leurs stratégies”.
La dimension participative des populations “sujets/objets
des actions sociales et socioculturelles” y est affirmée, dans une
dialectique de position pour l’animateur, impliquant pour lui à la fois “la
proximité” et “le savoir-objectiver”, subjectivation et objectivation en
quelque sorte.
L’enseignant-chercheur est
donc un professionnel de la formation et de la recherche universitaire amené à
prendre des décisions multiples pour construire un modèle pédagogique qui intègre
pensée et action, valeurs et intentions, sens et efficacité, acteur au service
d’autres acteurs, les sujets en formation, qui seront eux aussi amenés (ou
sont déjà en situation pour les stagiaires de la formation continue) à
prendre des décisions, à les penser dans un continuum stratégique, en lien
avec des valeurs et des projets, avec et aux côtés des populations concernées
par leur action, sans parler des multiples partenaires présents dans leur
environnement. On pourrait élargir cette série de poupées-gigognes en
prolongeant ce modèle vers la démarche que les animateurs auront à mettre en
oeuvre pour que les groupes de populations agissent sur et pensent leur
environnement, visant à modifier, par les décisions qu’ils produisent et les
actes qui les affirment, les pesanteurs diverses qui les paralysent.
Il s’agit bien ici (pour
l’enseignant-chercheur, pour le futur ou l’actuel professionnel, pour les
populations) d’une démarche praxéologique. Comment peut-on la définir, en
montrer l’intérêt, en poser les limites dans la construction d’une théorie
de l’animation ? Comment cette démarche s’inscrit-elle dans le champ des
sciences de l’éducation : quels clivages introduit-elle, entre qui et qui, et
pourquoi ? Enfin, dans le cadre d’un IUT, quel rapport établir entre
technologie et praxéologie ? C’est ce à quoi nous allons tenter de répondre
en nous armant de prudence et de modestie, tant ce thème de réflexion fait
appel à des modes de pensée de nature philosophique, épistémologique,
pluridisciplinaire, théorique, méthodologique et pratique. Le champ est
immense, le sillon tracé sera incertain.
1)
Praxéologie et animation professionnelle
D’où peut venir, chez son
adepte (celui ou celle qui l’adopte), le choix d’une démarche praxéologique
? Il y a sûrement de multiples entrées : il est donc vain de généraliser,
mais cette question de la position du chercheur n’est pas évitable. Si “la rationalité est l’application de principes de cohérence aux
données fournies par l’expérience” (MORIN, 1981), quelles sont les règles
qui commandent notre pensée et qui fondent notre vérité ? Savoir penser sa
pensée et ses origines est une exigence réflexive fondamentale pour retrouver
les besoins et les pulsions, les constitutions du caractère, les angoisses et
les façons de réagir à l’environnement, le mélange singulier des
influences multiples et contradictoires qui bombardent chacun.
En conséquence, y a-t-il
vraiment étrangeté à considérer le choix à venir d’une démarche praxéologique,
pour une personne plongée dans une période située au coeur de
l’effondrement sanglant d’un colonialisme français en Indochine d’abord
et en Algérie ensuite, qui s’engage de façon militante en fin
d’adolescence, qui découvre avec délectation la pensée sartrienne et la
philosophie existentialiste et le marxisme hétérodoxe (c’est-à-dire dans
nombre de ses variantes), qui devient permanent syndical et politique et vit
notamment aux avant-postes parisiens Mai 68, qui maintient parallèlement une
inscription universitaire intermittente, qui prend à bras le corps et en pleine
tête la psychosociologie (science de l’intervention sociale), puis la
sociologie des mouvements, bref qui s’inscrit dans des stratégies permanentes
de changement social, politique, culturel ou institutionnel. E. MORIN indique
que tout chercheur “a besoin de [se] penser pensant, de [se] connaître connaissant.”
L’action, la praxis, le sens de l’action, la nécessité de stratégies
pertinentes, voilà les balises d’un itinéraire qui conduisent peu à peu
d’abord à une démarche praxique, puis à l’adoption de la praxéologie
comme démarche scientifique. Mais cet exemple ne signifie en aucune façon
qu’il y a continuité dans les constructions personnelles d’une représentation
du monde, du rôle qu’on y joue (ou veut jouer ou croit jouer), ni de la place
qu’on y tient (ou veut tenir, etc.). Le cycle action-pensée-action ou pensée-action-pensée
est pour chaque être une vérité unique, une lente maturation parfois
incertaine et chaotique.
Ce sont sur ces fondations
lointaines et proches à la fois, notamment philosophiques, que s’élabore peu
à peu une adhésion à une épistémologie de type constructiviste, axée sur “les
interactions du sujet et de l’objet” (J. PIAGET, 1967), amenant à
considérer la connaissance comme “liée
à une action qui modifie l’objet et qui ne l’atteint donc qu’à travers
les transformations introduites par cette action.” On retrouve ici en écho,
en quelque sorte, la pensée de MARX invitant les philosophes non plus seulement
à interpréter le monde, mais surtout à le transformer : pour ce dernier, le
matérialisme ancien n’était capable de saisir le concret, le réel ou le
sensible “que sous la forme de l’objet ou de l’intuition, non comme activité
humaine sensible, comme pratique...” et à l’inverse l’idéalisme
restait abstrait, ignorant “la réelle
activité sensible comme telle (...) comme activité objective.” (MARX,
1845). L’introduction de la dialectique suppose donc une rupture avec la
sociologie dite classique qui fonde sa démarche sur le mythe d’une réalité
totalement extérieure à l’être humain : la réalité est à la fois
l’objet de notre représentation et de notre action, dans une continuité
de plans successifs et interactifs, et non dans un face à face stérile. “Connaître
ne consiste, en effet, pas à copier le réel mais à agir sur lui et à le
transformer (en apparence ou en réalité), de manière à le comprendre en
fonction des systèmes de transformation auxquels sont liées ces actions.”
(PIAGET, 1967). Il ajoute que “le sujet
se prolonge en ses outils, instruments ou appareils insérés dans l’objet, de
même que sa logique et ses mathématiques traduisent les structures
progressives de la coordination de ses actions, coordination dont les sources
remontent jusqu’aux coordinations nerveuses et organiques.” Cette
dialectique signifie qu’un système de formation de professionnels de
l’animation doit leur permettre d’associer l’ensemble de leurs représentations
intellectuelles de la réalité et celui de leurs représentations mentales. Les
premières visent à organiser de façon cohérente, rigoureuse et explicite un
système de notions abstraites, aboutissant à une théorie scientifique, véritable
image logique de la réalité ; les secondes, conscientes ou non, implicites ou
explicites, sont associées spontanément à la réalité, relevant de
l’intuition ou du flair personnel, échappant donc à un code logique. Les
premières doivent pouvoir exercer leur contrôle sur les secondes pour éviter
dans l’action un scénario unique du développement possible de la réalité.
Mais les secondes, dépositaires de notre expérience concrète d’action sur
la réalité et des sentiments que nous éprouvons dans l’action, doivent
remettre en question, par confrontation, l’adéquation toujours relative et
partielle des représentations intellectuelles que nous avons dégagées de la réalité.
Il faut être attentif aux évolutions du réel et intégrer dans les représentations
intellectuelles les informations nouvelles et les adaptations inévitables que
l’expérience sensible nous fait percevoir. Perceptions, représentations,
pensée et intelligence sont en position circulaire permettant ainsi à
l’animateur de décider et d’agir.
Il faut cependant reconnaître
qu’il ne semble pas que J. PIAGET fasse explicitement référence à la praxéologie.
Il en est de même pour J.L. LE MOIGNE. Celui-ci, dans un article récent qui
fait la synthèse/résumé de ses propres recherches, explique, dans la
continuité de J. PIAGET, la nature des oppositions entre les épistémologies
positivistes et réalistes et les épistémologies constructivistes. D’une
part, elles reposent sur la nature ou le statut de la connaissance scientifique
et, d’autre part, sur les méthodes de production et d’interprétation des
connaissances. La consistance de la première opposition repose sur le fait que
dans le choix d’un système des savoirs sera privilégié le principe cartésien
séparant le sujet observant et l’objet observé, ou bien le principe phénoménologique
considérant que les phénomènes connaissables sont plus projets qu’objets de
connaissance. Cette seconde perspective signifie que l’accession à la
connaissance de ses expériences de la réalité ne se produit que par les représentations
que le sujet construit sur l’objet, par la médiation que le sujet opère précisément
sur l’objet. Cette première hypothèse constructiviste se complète d’une
seconde de type téléologique (autour des intentions, des fins recherchées,
des projets finalisés). En résumé, J.L. LE MOIGNE choisit délibérément “l’interprétation des phénomènes” entendus non “en termes de cause efficiente, c’est-à-dire d’objet” mais “en
termes de cause finale, c’est-à-dire de projet” (J.L. LE MOIGNE, 1997).
Il propose donc de substituer le «à fin de» à «à cause de».
Cette différenciation de
point de vue épistémologique se double d’une distinction méthodologique
dans la recherche. L’épistémologie positiviste cherchera à expliquer le phénomène
étudié en privilégiant le principe analytique articulé à celui de raison déductive
tandis qu’une épistémologie constructiviste privilégiera un principe systémique
articulé à celui de raison dialectique : d’un côté la loi, “l’universellement vrai” et le vérifiable, de l’autre la
modélisation, le “pragmatiquement
faisable” et l’intelligibilité “des
affaires de la vie”, dans une activité scientifique, en un sens plus étroit,
car opératoire. Une telle perspective, en sociologie contemporaine, ne veut
plus expliquer mais comprendre, c’est-à-dire saisir les significations vécues
par ceux-là mêmes qui participent à tel ou tel fait social.
Il y a en définitive ici
toute la différence entre une pensée rationnelle et une pensée raisonnable,
entre une théorie qui est un ensemble de propositions formalisées (sur le modèle
du langage mathématique hypothético-déductif) et une théorie qui est une
signification proposée, entre une vérité scientifique et une intelligibilité
herméneutique.
Il est vrai qu’en rupture
avec la pensée d’Auguste COMTE, avec l’apport en particulier des sciences
cybernétiques, le critère de vérité est remplacé par le critère d’adéquation
du modèle au réel. Le dictionnaire de la communication, sous la direction
d’A. MOLES, explique que le modèle est pour les sciences de la nature ce
qu’est le théorème aux sciences mathématiques : ce modèle affirme
l’existence d’une solution à un problème, sans prétendre qu’il est la
solution : “un simulateur de vol ou un
ordinateur ne prétendent nullement garantir une explication du système nerveux
du pilote ou du fonctionnement du cerveau humain, mais ils proposent un mode
d’accès fonctionnel aux propriétés de celui-ci.” (A. MOLES, 1971). En
conséquence, le modèle étudie un phénomène en le construisant à partir
d’une combinaison d’éléments simples et qui dit combinaison pense “complexité”,
comme le propose A. MORIN, et “combinatoire”,
qui est en mathématique la théorie des arrangements, des permutations et des
combinaisons.
C’est en ce sens que se développe
le principe de la compétence stratégique qui est au coeur de la construction
identitaire socio-professionnelle des animateurs et qui, articulant diverses
capacités telles que l’appréhension des jeux sociaux, la maîtrise de différents
langages communicationnels et une flexibilité comportementale va leur permettre
d’élaborer un des pôles essentiels de leur qualification. L’animateur tire
alors sa légitimité de la construction de liens entre diverses capacités, en
les faisant converger vers un point central, vers la centralité du problème
posé dans et par son environnement. Cette habileté n’existe qu’en
situation, dans des interactions, des rapports de forces et un contexte local et
socio-historique donné. Elle est une intelligence individuelle des situations,
considérées dans l’ensemble de leur complexité, signifiant un dépassement
radical de la distinction entre savoir et savoir-faire, car “indistinctement
conceptuelle et pratique” (Ph. ZARIFIAN, 1995). L’intelligence stratégique
est à la fois compréhension des situations (mobiles, évolutives, en partie
imprévisibles) et action pour les prendre en charge, autant donc “compétence-action”
que “compétence-ressource”. Il
reste bien évidemment que ces savoirs d’action pour donner naissance à une
production de statut théorique doivent passer, dans une démarche de recherche,
par la médiation de l’écriture, rendant communicable la connaissance acquise
: “la construction d’une théorie ne
peut en aucune façon être issue directement de la pratique : elle passe par
une représentation, une re-production en quelque sorte de celle-ci par la voie
de la pensée et de l’abstraction (...). La pratique réfléchie n’est pas
équivalente à la pratique réelle (...). “ (GILLET, 1998). Les savoirs
scientifiques sont donc bien produits par le sujet actif qui en fait l’expérience
par la construction de modélisation fondées sur ses perceptions de la réalité
“au lieu d’être présumées données
par les phénomènes objectivables indépendamment du sujet, comme le postulent
les épistémologies positivistes.” (LE MOIGNE, 1997). On ne peut donc séparer
comportements et projets, moyens et fins, phénoménologie et téléologie.
Tout un ensemble d’opérations
mentales, intellectuelles et comportementales dans l’action s’organisent
chez les animateurs, et aussi l’ensemble des travailleurs sociaux, autour de réponses
à élaborer aux questions suivantes : au que faire se combine le savoir
que faire, comment le faire et plus encore comment savoir et
pouvoir le faire ; ou bien, à l’inverse, pourquoi ne sait-on pas quoi
faire ou ne peut-on faire, en intégrant les dimensions (contraintes
et ressources) spatiales, temporelles, institutionnelles par exemple ? Le thème
de leur capacité d’influence sur les prises de décision à l’échelle
d’un territoire ou d’un espace public, celui de leur autre capacité à
substituer à l’idée du programme qui relève d’un choix irréversible
celle du projet dont la reversibilité s’exprime dans l’anticipation de l’à
venir et l’adaptation aux événements imprévus, c’est-à-dire à la part
d’indécidabilité des interventions sociales et culturelles, celui enfin de
leur capacité à mesurer en permanence la portée des intentions dans la réalité
du projet d’action ont en toile de fond l’idéologie historique constitutive
du champ de l’éducation populaire et de l’animation. Il faut donc
introduire aussi la dimension axiologique de leur action, pour mieux comprendre
comment (et peut-être même plus pourquoi, à partir de quoi) leur intelligence
se met en oeuvre. Si les valeurs qui ont constitué les fondations du champ, à
partir par exemple du projet participatif pour les exclus du savoir et du
pouvoir, n’ont plus la prégnance d’hier, si elles ont évolué avec la société
elle-même (les étudiants d’aujourd’hui n’ont plus le même type
d’engagement que leurs aînés, moins idéologique et plus pragmatique), elles
n’en sont pas moins présentes. Une démarche praxéologique chez les
animateurs va donc s’articuler autour de quatre pôles : un raisonnement sur
une situation à décrire, à comprendre, en prévoyant son évolution en
fonction des actions qu’ils projettent d’exercer sur elle et des compromis
et transactions qu’elles impliquent ; des objectifs, c’est-à-dire ce
qu’ils cherchent à obtenir, à modifier, à créer, à changer en intégrant
les ressources et les contraintes ; des décisions, c’est-à-dire opérer des
choix déterminés entre plusieurs hypothèses d’action en fonction du niveau
et de la hiérarchie des enjeux ; une éthique, c’est-à-dire des valeurs
philosophiques, morales ou politiques.
Phénoménologie liée à
l’expérience, téléologie cristallisée à partir des intentions, axiologie
fondée sur des valeurs et opérationnalité dans l’action, tels sont en résumé
les constituants d’un formatage possible d’une praxéologie pour les
animateurs. Leur intelligence stratégique, leur compétence d’ingénierie est
mesurable en relation à leur représentation intellectuelle des situations sur
lesquelles ils agissent leur permettant à la fois de décomposer les éléments
multiples et de recomposer les interactions qui régissent les relations de ces
éléments. Ils peuvent accéder alors à un “modèle
structural” (LAVERGNE, 1983) (donnant fondement à leur représentation du
réel, impliquant en même temps la nécessaire identification des mêmes opérations
que les autres partenaires de l’action mettent eux-mêmes en jeu dans leur modélisation
de la réalité) ou “structure
conceptuelle des situations”, selon l’expression de P. PASTRÉ,
enseignant-chercheur à l’École Nationale d’Enseignement Supérieur
Agronomique de Dijon. Prolongeant les travaux de J. PIAGET et de G. VERGNAUD,
directeur de recherche au CNRS, spécialiste notamment de didactique des mathématiques,
P. PASTRÉ refuse le réductionnisme issu de la philosophie grecque qui réduit
l’agir à un ensemble d’habiletés ou de ruses sans principe. Il reprend le
concept de schème de J. PIAGET, c’est-à-dire une “organisation
invariante de la conduite pour une classe d’activités” et l’applique
à l’analyse des compétences. Alors que G. VERGNAUD parle de concepts en
actes opposés à des concepts en mots pour désigner la compétence, P.
PASTRE préfère parler de concepts pragmatiques et non scientifiques, définis
comme des “invariants relationnels
exprimés, non définis et qui servent à sélectionner l’information
pertinente pour une tâche déterminée”, lesquels s’inscrivent dans un
signifié abstrait, dans des définitions possibles (reconstruits au cours
d’entretiens avec les chercheurs) et en même temps concrètement observables
dans le déroulement de l’action (les indicateurs). L’analyse par l’acteur
(soit dans la formation, soit dans la pratique réflexive) construit la compétence
autant que la pratique de l’activité par
une véritable réorganisation des connaissances (déconstruction /
reconstruction) qui renvoie aux travaux de L.S. VYGOTSKI sur l’importance de
la médiation et de la réflexivité dans la construction des connaissances.
Reconnaître un ensemble de
compétences dans une démarche praxéologique des animateurs et des
travailleurs sociaux suppose en conséquence tout un travail de recherche sur la
dynamique qu’ils mettent en jeu dans leur construction : comment
articulent-ils conceptualisation, action et sens de celles-ci ? Comment élargissent-ils
leur champ d’intervention par application à des situations différentes et
plus complexes ? Comment se construit leur expertise face à des situations de
moins en moins prévisibles ? Il s’agit là sinon d’un préalable, tout au
moins d’une condition pour pouvoir élaborer une théorie praxéologique
d’une profession qui s’interroge de plus en plus sur son identité et qui
est interrogée aussi sur sa légitimité par le haut et par le bas de la société
toute entière, tant les enjeux sont importants face aux souffrances, aux misères,
aux exclusions de toutes sortes. C’est aussi une condition de la crédibilité
des discours des chercheurs et des praticiens immergés dans l’orientation de
type praxéologique : toujours rendre compte du réel en précisant les
indicateurs grâce auxquels la dimension praxéologique peut être évaluée,
renseignant ainsi sur l’objet de la construction théorique dans une rencontre
volontaire des acteurs et des chercheurs. Pour qu’une théorie soit crédible,
il importe qu’elle ait un écho dans l’expérience des acteurs qu’elle est
censée analyser et décrire. Telle est “l’éthique
de communication”, comme le propose J. HABERMAS, qui constitue l’article
premier du protocole de recherche.
En résumé, la praxéologie
ne peut faire l’économie d’une formalisation des savoirs : elle cherche à
comprendre ce qu’est une pratique, c’est-à-dire “une
action qui produit des savoirs” pour “comprendre
les formes de l’action humaine”, “formaliser
l’expérience cumulée par les actions”, “gérer
l’émergence et la réalisation de projets individuels et collectifs” (DUMONT,
1993).
Reprenant l’analogie proposée
par F. BACON, le praxéologue n’est en résumé ni un simple empiriste qui,
telle la fourmi, recueille les fruits de sa quête de nourriture pour en faire
un simple usage, ni un simple logicien qui, telle l’araignée, fabrique sa
toile à partir de sa propre substance, mais plutôt une abeille qui se situe
dans une voie intermédiaire et fabrique son futur miel à partir des fleurs, le
transforme et le digère par sa propre énergie.
Voie difficile, certes.
D’emblée à la portée de tous ? Certainement pas. Périlleuse, peut-être.
Elle suppose un “praticien réflexif”
(SCHÖN, 1994) obligé, dans une perspective de modélisation, à construire
patiemment et à reconstruire régulièrement une vision caractéristique du réel,
suffisamment ample en intégrant de multiples variables déterminantes,
tout en éliminant des variables secondaires, et en même temps simplifiée
à la fois par l’urgence plus ou moins forte liée à la temporalité de
l’action et par le constat souvent désespérant de l’impuissance relative
de l’intelligence même la plus aiguë. La démarche praxéologique n’est en
aucun cas un donné, mais seulement un acquis, une réponse consciente et non un
simple réflexe face au malaise de notre civilisation qui est l’élément déclencheur
de l’action : paradoxalement, valoriser la praxéologie, c’est valoriser
socialement l’idée du changement dans une société qui semble refuser toute
évolution alternative ou la transforme à son profit avec avidité.
C’est en ce sens qu’il
n’est pas souhaitable, comme cela est parfois le cas, de limiter la praxis à
une simple manière d’agir (ce que M. DUCHAMP appelle “la
dimension dramaturgique” - 1989), et la praxéologie à “la science sur les différentes manières d’agir, en vue d’une
efficacité maximum” (DAVAL, 1995), à une conceptualisation des relations
entre des variables constitutives d’une situation-problème pour agir. La praxéologie
intègre à travers la notion de praxis une pratique humaine centrée sur
l’exigence des “Chemins de la Liberté” (pour paraphraser J.P. SARTRE) par
rapport aux autoroutes des déterminations. Recherche, action, intentions et
valeurs sont dans des rapports obligés lorsqu’il s’agit de pratiques
sociales et culturelles, tentant d’intégrer à la fois plusieurs champs
disciplinaires (ce qui accroît la complexité d’appréhension intellectuelle
des phénomènes pour l’animateur isolé et pose l’exigence de processus
collectifs soit dans des dispositifs de formation, soit dans des structures
professionnelles non corporatistes. Elles font largement défaut aujourd’hui
et affaiblissent la portée de
la
démarche praxéologique et l’affirmation identitaire et sociale d’un groupe
de praticiens capables de peser en tant qu’acteurs collectifs sur les enjeux
de la société qui le concernent).
Comme l’expliquait J.M. BARBIER
lors du dernier colloque des enseignants-chercheurs en sciences de l’éducation
à Strasbourg (Janvier 1998), le couple perception et intelligibilité est par
nature difficile, bien que pertinent. En ce sens, il préfère parler
d’intelligibilité des pratiques à propos de la praxéologie plutôt que de
science, tant les effets de toute action sont multiples et s’exercent sur des
champs variés.
Parmi la profusion de courants
et d’écoles qui caractérise les sciences humaines, parmi les grands “schèmes
d’intelligibilité” constitutifs de “l’intelligence
du social” (BERTHELOT, 1990), la praxéologie est à la croisée d’une “démarche actancielle” rendant compte d’un phénomène en se
référant aux actions intentionnelles d’un agent et d’une démarche
dialectique “analysant le même phénomène
comme le déploiement d’une dynamique mue par des forces contradictoires”.
Le praxéologue, à partir
d’un paradigme disciplinaire de type phénoménologique, fonde les modalités
de construction, d’analyse et d’explicitation de son objet par
l’expression d’un certain rapport au monde avec des intentions, des valeurs,
un projet, une vision : comme le propose le philosophe HUSSERL, la conscience du
praxéologue est intentionnelle, c’est-à-dire toujours conscience de quelque
chose, ouverture au monde et non séparation du monde. Il n’y pas de données
objectives, construites du dehors, avec un sujet spectateur et une connaissance
désincarnée. Logique de l’action et de la connaissance sont donc articulées.
Le praxéologue ne refuse pas
la possibilité de l’existence d’autres démarches (causale, structurale,
fonctionnelle, etc.), mais son programme est, par une modélisation systémique,
de formaliser son entreprise de connaissance, rendant compte par exemple chez
les animateurs de la construction de leur “intelligence
stratégique” (GILLET, 1995), compétence qui résulte d’abord de la
compréhension des intentions d’un ensemble d’acteurs inscrit dans un système
d’action territorial et normatif, comportant donc des déterminants et des régularités
spatiales, temporelles, institutionnelles, pour les contourner sinon les dépasser.
“L’objet des sciences sociales est
construit par les sciences sociales” (BAECHLER, 1976).
C’est la raison pour
laquelle il faudrait peut-être transformer aujourd’hui l’ouvrage de M.
DUCHAMP (et alii) intitulé La recherche en travail social en Recherche
sur le travail social et, mieux
encore, pour le travail
social, affirmant ainsi avec encore plus de détermination la dimension praxéologique
qu’elle devrait prendre : logos sur la praxis, ou logos pour la praxis ?
2)
Les apports des sciences de l’éducation
Qui ne sait qu’elles sont
plurielles et partagées, notamment sur ce qui fonde la connaissance ? Soit le
principe d’homogénéité entre la perception et la science, soit le principe
de rupture entre les deux mêmes. La place de l’expérience est ici interrogée,
ainsi que le statut scientifique des sciences de l’éducation.
J. ARDOINO les nomme d’emblée
“praxéologiques” (mais pas
seulement) et J.L. LE MOIGNE, pour sa part, considère que le constructivisme “n’a
guère influencé les pratiques scientifiques visibles, à l’exception notable
des sciences de l’éducation” (op.cit.). J.M. BARBIER, s’il ne fait
pas de référence explicite à la praxéologie dans l’ouvrage qu’il a dirigé
Savoirs théoriques et savoirs d’action, a parlé de cette démarche au
récent colloque de Strasbourg à partir de la question suivante : “Comment
les recherches en formation peuvent-elles aborder l’action?”.
Le laboratoire de recherche de
Sciences de l’éducation de Bordeaux 2 (Innovations pédagogiques et
politiques locales) a été lui aussi traversé par la problématique suivante :
les sciences de l’éducation sont-elles des sciences de l’action ou des
sciences pour l’action ? Doivent-elles justifier ou non de leur utilité?
Doivent-elles participer ou non à la recherche de solutions ? Le logos et la mêtis
sont-ils incompatibles
? Que choisir entre raison suffisante (ou cause) et signification rationnelle ?
Pour les uns, les sciences de
l’éducation ne peuvent être, ni ne doivent être des sciences pour
l’action. La science pense l’action, mais ne pense pas pour l’action, même
si parfois elle peut nourrir cette pensée : “La
science ne panse pas [ne pense pas ? ndla] les
maux [mots?] de l’humanité.”
Ou bien la science de l’action, en conceptualisant la pratique, se situe
ailleurs, en indépendance vis-à-vis de celle-ci, ou bien la science pour
l’action se constitue par dépendance insurmontable à la pratique.
Pour les autres, les sciences de
l’éducation sont des sciences historico-herméneutiques, donc orientées par
un intérêt pratique et émancipatoire. Elles sont donc, de fait, des sciences
pour l’action. Elles n’ont simplement pas les mêmes références épistémologiques
que les sciences empirico-analytiques et ne justifient pas des mêmes conditions
de légitimité.
La référence à J. HABERMAS
est ici directe, distinguant technique et pratique, rapport instrumental de
l’homme avec la nature et communication de l’homme avec l’homme, ce qui
fait centralement son humanité. Pour lui, traiter les faits sociaux comme des
choses, c’est absolutiser le “donné
social”, et c’est de fait attribuer une fonction conservatrice aux
sciences sociales (HABERMAS, 1979). Il réinterroge donc le lien entre théorie
et pratique, entre chercheur et praticien: le but n’est plus le simple développement
de théories critiques, mais la recherche de théorèmes vérifiés et de stratégies
appropriées, donc des affirmations vraies, vérifiables et des décisions
judicieuses. La théorie critique accentue la dimension de désenchantement,
voire de résignation car elle sous-évalue la force et la vitalité des
facteurs subjectifs, orientant le sujet vers l’apathie et la démobilisation: “Lorsqu’une
science, dans une indépendance imaginaire, regarde la pratique qu’elle sert
et à qui elle appartient comme complètement différente d’elle-même et
lorsqu’elle se satisfait de la séparation de la pensée et de l’action,
cette science-là a déjà abandonné l’humanité (...). La qualité de
l’activité de pensée (...) renvoie au changement historique et à la
production de situations justes entre les hommes.” (HORKHEIMER, 1970).
La théorie doit en conséquence s’intéresser d’emblée à l’amélioration
des situations sociales et à sa capacité à influencer les pratiques : plus
encore, “la pratique sociale a le devoir
de décider de la valeur des théories, dans la mesure où les théories doivent
montrer leur validité dans les pratiques sociales.” (id).
De façon plus pratique et
plus institutionnelle, il faut savoir l’intérêt porté par le champ des
sciences de l’éducation aux acteurs du travail social, très nombreux déjà
à s’inscrire dans des démarches de recherche dans les départements concernés.
Dans le compte-rendu de la réunion de l’AECSE (association des
enseignants-chercheurs en sciences de l’éducation) du 13.12.1997, sont posées
les questions des rapports du travail social et de l’université ; de la
reconnaissance d’une filière autonome du travail social, comme cela a été
le cas pour les sciences de la communication ; de la recherche de la légitimation
chez ces professionnels les conduisant à survaloriser la recherche. Mais aussi
il est clairement exprimé le point de vue suivant : “L’opposition champ de savoirs - champ de pratiques qui est spécifiquement
française, ne permet pas de rendre compte de certaines professions ni de les
aider à se constituer.” Les travailleurs sociaux peuvent s’en réjouir,
mais pas trop vite cependant, car pour le moment, aucun membre du CA n’a voulu
servir de poisson-pilote à ce travail autour du thème de l’intervention
sociale, “personne ne le souhaitant ou
ne s’estimant compétent.” Il existe peut-être en la matière une
opportunité à saisir pour les chercheurs en travail social.
3)
Conclusion
Pour clore provisoirement cette réflexion,
la position d’enseignant-chercheur en sciences de l’éducation en IUT oblige
à penser les rapports entre technologie et praxéologie. Ceux-ci semblent établis
si l’on accepte l’idée que la technologie “spécifie l’ensemble des discours sur la pratique qui visent idéalement
à se constituer en sciences normatives de la production d’effets.” (GUILLERME,
1990). Ces discours ont trait à la constitution d’un ensemble d’objectifs
articulés dans la technologie : enquêter, décrire, codifier, expliquer,
combiner, inventer. Le design du projet technique, lié à la transformation de
la matière, appuyée sur une théorie des systèmes d’opération dans les
processus de production, constitue une pensée technologique identifiable “à
l’art de l’ingénieur, mais aussi à celui du médecin ou du politique”,
et pourquoi pas à l’animateur, et, de façon plus étendue, au travailleur
social. Cependant, on peut aussi réserver le terme de technologie à
l’artisan ou à l’ingénieur, et celui de praxéologie à l’homme agissant
en général : “le rapport de la
technologie à la praxéologie est (...) un rapport d’une espèce à un
genre.” (DAVAL, 1995). La praxéologie investit dans ses recherches toutes
les configurations des relations humaines relatives à l’action et non
centralement les rapports de l’homme à la matière, à la nature ou à la
machine, comme cela est le cas de la technologie. C‘est pourquoi s’il est
logique de désigner sous le terme de technologie les instituts universitaires
de type génie mécanique ou civil, ou mesures physiques, il serait plus
opportun d’appeler “praxéologiques” ceux qui sont regroupés sous le
terme, par exemple, de carrières sociales. Mais, soyons réalistes, ceci
n’est pas pour demain : la logique aristotélicienne de séparation des
savoirs spéculatifs et pratiques a encore de beaux jours devant elle.
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